« Salauds de
pauvres ! » – Grandgil, La Traversée de Paris.
« Suiveur, n.m.
singulier, celui qui suit, celui qui se borne à suivre sans ne jamais prendre
d’initiative, personne qui suit une course à titre professionnel » -
le-dictionnaire.com
« Suiveur, n.m.
singulier, celui qui panique et prend comme acquis tout ce qui sort de la
bouche d’un présentateur télé, apportant ainsi sa propre contribution au chaos
organisé. » – Moi-même.
« Un ramassis de
beaufs, l’air suffisant, le ventre en avant » – Mon père, concernant les
suiveurs de chasse-à-courre.
Nous sommes en France, le quatorze octobre de l’an de
disgrâce deux-mille dix.
Le pays a besoin de réformes, le reste du monde nous raille,
le patronat ne souhaite pas lâcher ses privilèges, le gouvernement ne souhaite
pas lâcher ses privilèges, les syndicats ne souhaitent pas lâcher leur
privilèges, le peuple ne souhaite pas lâcher ses privilèges même si il ne sait
pas très clairement lesquels sont-ce…
Notre héros (qui se trouve être fort-à-propos votre
serviteur) est pris, avec sa mère, dans le tourbillon d’une des plus
constructives révolutions.
Un despote qui, de toute façon, campera sur ses positions.
Des manifestants qui entravent la vie quotidienne de leurs
concitoyens – et non celle du gouvernement – sans comprendre que, le couteau
déjà sous la gorge car étant une nouvelle génération de révolutionnaires mous
avec téléviseur « full-HD » et crédits assortis, leur situation
financière mensuelle risque de leur coûter leur trois prochaines années de
vacances à la Grande Motte.
Une réforme qui est déjà implicitement votée par un sénat où
diverses factions politiques consanguines tentent de nous faire croire qu’elles
s’opposent pour la plus grande distraction du peuple.
Des syndicats qui… Et bien, ne viens-je justement pas de
parler de la consanguinité des diverses factions concernées ?
Et enfin des lycéens errant sans but ni organisation dans
les ruelles en attendant de repiquer leur année ou, au mieux, de retourner se
vautrer devant la télévision « full-HD » susmentionnée car la France est une grande
famille.
Devant la paralysie exceptionnelle des transports de sa
ville (un RER sur quatre, contre un RER sur quatre en temps normal) et de la
proche capitale (un Vélib’ sur douze avec la borne allumée en rouge), notre
héros, mort d’inquiétude devant sa télévision « Full-HD » (et oui,
moi aussi, mais je me contentais de regarder « Pitch Black », ne me
faisant aucune illusion quand au contenu intellectuel du bien nommé PAF que je
ratais certainement), glisse discrètement à sa mère : « Tiens,
peut-être devrais-je aller faire le plein, je n’ai quasiment plus de carburant
et si, par malheur, le seul et unique train pour rentrer dans ta lointaine
contrée pour voir ton médecin venait à être annulé, je serais plus que ravi de
participer au meurtre d’un ours polaire en t’y emmenant dans mon puissant
bolide. »
Seulement voilà, un repas chaud et cinquante cadavres de
chauve-souris-requin-marteau extraterrestre plus tard, la somnolence me
guettant, j’eus l’inconscience de proférer ces paroles désormais
maudites : « Ouah, j’suis crevé moi, j’irai faire le plein plus
tard ».
« Plus tard » étant, chez le fainéant adepte de la
procrastination, mouvance culturelle issue du Grunge et des précédentes
tentatives de révolution par la génération télé, et dont je suis fier d’être un
des principaux représentants, une unité de temps qui se situe entre
vingt-quatre et huit-mille sept-cent soixante heures, je me retrouvais devant
le même écran le lendemain soir, cette fois devant le journal gouvernem…
télévisé je veux dire, afin de me tenir informé du pourrissement de la
situation.
A l’image, une nouvelle tête blonde de l’information, dont
le nom m’échappe vu ma non-assiduité aux cours de culture télévisuelle et aux
compétitions de léchage de photos people, retransmet consciencieusement son
petit texte supposément rassurant, même si je soupçonne que le secrétaire d’Etat
qui le lui a écrit avait plutôt en tête de provoquer un pourrissement (je sais,
c’est une redondance) afin de monter les citoyens non-grévistes contre les
citoyens non-travailleurs. Notez que je n’utiliserai pas le terme de citoyen
gréviste, non que le fait de faire grève ne soit pas citoyen, bien au
contraire, mais que, ayant moi-même vécu une grève de l’intérieur, je suis bien
placé pour savoir qu’un certain nombre se déclarent grévistes auprès des
syndicats mais en arrêt maladie auprès du patronat. On obtient ainsi une
apparence de solidarité, avec prise en charge par la Sécurité Sociale
au bout de quarante-huit heures, moins selon certaines conventions.
A l’écoute de son discours, mes yeux s’agrandirent
d’épouvante : « […]blablabla… rumeur… entament une nouvelle journée
d’action… bla… néologisme journalistique… bla… à l’appel des syndicats… bla…
faute de liaison journalistique… bla… BLOCAGE des dépôts de CARBURANT. La FERMETURE de presque
TOUTES les RAFFINERIES… Blabla… Faute de liaison… air consterné… [..] »
Et de finir par le coup de grâce : « Même si
aucune PENURIE n’est à redouter POUR LE MOMENT. »
J’insiste sur les majuscules. Je le surlignerais même en
gras si je n’étais pas à ce point opposé au gras que je ne mange plus ou
presque de cochonnaille. Les mots sur lesquels j’insiste sont très importants
quand on connaît un minimum la subjectivité de l’oreille moyenne (pas au sens
physiologique du terme) en ce qui concerne le tri des informations d’ordre
apocalyptique.
Et oui, à ce moment même, partout en France, dans des
centaines de cerveaux une idée fait son chemin, insidieuse : « Jamais
je n’aurais assez de carburant pour aller au boulot, il faut que je fasse le
plein ».
Dans des milliers d’autres : « Jamais je n’aurais
assez de carburant pour partir en vacances à la Toussaint, il faut que
je complète mon demi-plein ! »
Dans des millions d’autres encore : « Euuuh… Bah
comment que j’fais pour aller faire mon PMU dans la rue d’à côté ? Faut
qu’j’va remettre dix litres dans le monospace ! »
Et dans le mien, encore subjugué par la sournoiserie de
cette petite journaliste et des ignobles pantins cachés derrière :
« Jamais je ne réussirai à trouver du carburant avant que les pompes ne
soient vidées par les six millions de beaufs qui doivent maintenant penser que
la pénurie est imminente et que les Russes arrivent. »
Prenant mon courage à deux mains et, merci les sources
d’énergies modernes, mes clefs de voiture dans la troisième, je me lançai alors
dans ce qui deviendrait bientôt pour tous dans ce pays une quête violente et
désespérée.
Arrivant rapidement (je ferai bientôt ici un cours sur
l’influence du niveau de carburant sur la vitesse relative d’un véhicule, avec
des chiffres, des jolis symboles et des mots compliqués utilisés totalement
hors-contexte) au centre commercial tout proche, je me rendis immédiatement
compte que les cuistres avaient déjà fermé toutes les pompes distribuant le
précieux or jaunâtre poisseux et nauséabond (quand on connaît le diesel, on ne
peut décemment pas parler d’or noir).
Ne perdant pas ma résolution de ne pas laisser ma mère à la
merci de la Société Nationale
des Chemins de Fer, ce qui fera d’ailleurs l’objet d’un développement ultérieur
quelques paragraphes plus loin, je me jetais à corps, ou plutôt à carrosserie
perdue, sur les routes de France en quête d’une hypothétique station-service
ouverte.
Evidemment, je me fais mousser un peu. Le premier soir ne
fut pas si horrible que ça, la pénurie n’existant pas et la masse irrationnelle
n’ayant pas encore pu la déclencher, mon deuxième essai fut le bon.
Dans mon raisonnement, les stations proposant le carburant
le plus cher seraient les dernières prises d’assaut, ce qui m’arrangeait vu que
je suis devenu récemment un inconditionnel du Diesel V-Power de chez Shell à
qui je me permets de faire de la publicité ici-même malgré tous mes principes
car, c’est vrai, il fait consommer étonnamment moins, ce qui est bon pour la
planète, donc pour l’homme, donc pour le racisme, la religion, le trafic d’arme
et de femmes et la guerre, en somme bon pour moi car sinon, éternel
misanthrope, de quoi parlerais-je ?
Mon arrêt dans cette station merveilleuse de la petite
station balnéaire de Rosny sous Bois, Ile de France, me permit de faire un
grand nombre de constatations.
Déjà, malgré l’heure tardive, le diesel était pris d’assaut,
même le V-Power coulait à flots dans les BMW grâce aux importants revenus que
génère l’économie souterraine pour nos bons p’tits gars du coin.
Ayant un plein presque complet à effectuer, cela me prit un
certain temps. Les gens se succédaient donc derrière moi, s’impatientaient,
puis reculaient et passaient sur la pompe d’à côté. En effet, la plupart des
automobilistes n’avaient que quelques litres à mettre pour un plein débordant,
souvent accompagné de dix ou vingt litres dans un Jerrycan.
« Hum, ça stocke. » me dis-je en français et en
moi-même.
Le lendemain, ma compagne et moi nous rendîmes à la
boulangerie avec un ami récupéré au passage à la gare, ce qui fait en gros une
heure et demie de marche, durée plus que raisonnable pour un samedi qui me
permet d’entretenir cette magnifique silhouette de vieux loup famélique et
m’amène à penser que si dix millions de mes cons-patriotes se rendant à la
boulangerie au même moment en voiture avaient fait la même chose nous aurions
déjà économisé précisément d’après mes savants calculs cinq millions six-cent
mille litres de carburant.
Sur le chemin du retour, nous constatâmes tous trois que
déjà des files ininterrompues de voitures bloquaient rues et carrefours dans
l’espoir de compléter leur réservoir avant l’arrivée imminente de la troisième
guerre mondiale. Et ce schéma allait se répéter encore et encore, avec
l’apparition, ou plutôt l’exacerbation d’une agressivité préexistante chez
l’automobiliste moyen.
Irrationnel.
C’est le terme exact que j’entendis quelques jours plus tard
à la télévision, de la bouche d’un automobiliste cherchant à faire le plein
pour un déplacement et qui comme moi enrageait de voir les gens se mettre à
stocker des hectolitres du précieux liquide comme si ils n’auraient que ça à
manger pendant l’inévitable hiver nucléaire qui allait accompagner le vote de
la réforme des retraites.
Je vais m’efforcer de faire court pour la prochaine
transition car, maintenant que j’ai planté le décor post-apocalyptique dans
lequel les journalistes veulent nous faire croire que nous nous enfonçons vu
que, comme c’est le cas pour moi, le malheur est leur fond de commerce, je
doute que l’ensemble de nos tribulations du samedi soir où se mêlent œufs
surprises en chocolat remplis de ptérodactyles en plastique rouge et tartes au
pommes durement acquises n’intéressent mes rares lecteurs.
Je crains même que l’excès de virgules et parenthèses ne
finissent par lasser ces derniers, voire à les pousser au suicide pour les plus
fragiles d’entre eux.
Nous voici donc le dimanche, jour du seigneur pour ceux qui
ont brûlé et violé mes ancêtres, ainsi que pour ceux de mes ancêtres qui ont
brûlé et violé ces derniers. La vie est un gigantesque et maléfique ouroboros.
J’eus pu dire éternel si je n’avais craint de tomber dans le pléonasme.
Après avoir vaillamment lutté pour trouver une entrée à la
gare d’Austerlitz, des élagages ayant lieu juste devant l’entrée principale, et
m’être acquitté du honteux montant du parking, je me dirige au côté de ma mère,
son bagage et ma compagne, vers les horaires de départ.
Devant l’absence manifeste du train qu’elle devait prendre
(ma mère) nous nous dirigeons vers l’accueil qui nous redirige lui-même vers
les guichets commerciaux censés nous rembourser. Le verbe «diriger » est
parfois tellement usité dans le contexte des sociétés nationales qu’on se
croirait dans une compétition d’aérostiers.
Après une queue somme toute assez rapide malgré la
cinquantaine de personnes qui attendaient d’être remboursées nous nous
retrouvons devant une employée dont je salue la sympathie malgré le fait que,
désolée, elle n’ait pas pu rembourser la totalité du voyage de retour de ma
mère, bloquée qu’elle était par l’ignoble système totalitaire de l’ordinateur
capitaliste qui l’avait réduit en esclavage.
Oui, il vaut mieux savoir que si vous prenez un billet
découverte auprès de la SNCF
et que cette dernière annule elle-même votre retour, elle ne vous en
remboursera même pas la moitié.
Si l’on y ajoute le prix du parking et le carburant pour
l’aller-retour à la maison, on peut donc considérer que la compagnie
ferroviaire susmentionnée est capable de vous faire payer le prix d’un billet
pour vous rendre de votre salon (où le billet était initialement et jalousement
gardé) à votre cuisine (où ledit billet fut sans ménagement précipité dans les
tréfonds de la corbeille).
Nous repartons ensuite vers la demeure familiale (que c’est
beau décrit comme ça, un pavillon de banlieue), avant de nous jeter, de nouveau
à carrosserie perdue mais à cent kilomètres à l’heure maximum dans un souci
d’économie, sur la route du sud, de l’Auvergne, de l’espoir d’une zone moins
civilisée et ainsi peut-être moins soumise à la folie générale.
L’horreur se poursuivait cependant même dans les stations
services les plus reculées de l’Autoroute de l’Arbre qui, malgré sa faible
fréquentation, voyait ses voies de sortie en direction des rares aires de repos
dotées de stations-service saturées de véhicules aux conducteurs hargneux
impatients de remettre quelques gouttes de carburant.
Quelques gouttes de carburant. Cette expression est, je
pense, indispensable pour décrire les origines du malaise que nous vivons
depuis plusieurs jours.
En effet, un plein me permet de faire un aller-retour au fin
fond de l’Allier ou de tenir un mois ou plus en région parisienne, même en
temps de grève (merci le vélo et les chaussures de skate). Cependant ces
derniers temps ont vu la recrudescence de pillards paniqués qui errent de pompe
en pompe en rajoutant à chaque fois dix litres, comme des poissons asphyxiés
tentant de grappiller quelques respirations, mais ne se rendant pas compte que
c’est leur propre psychose qui engendre ce désastre, que les stocks
initialement suffisants s’écroulent devant une demande anticipée d’au moins une
semaine, devant des tirages de carburant plus que superflus, jerrycans de dix,
vingt, deux fois vingt-cinq litres remplis à chaque station encore ouverte.
Arrivé dans une zone qui me paraissait sinistrée, toutes les
stations à sec, je commençais à me dire que malgré ma faible consommation mes
chances de revenir étaient aussi minces qu’une tranche de viande dans un
restaurant parisien car, bien qu’ayant un peu plus d’un demi-réservoir pour
rentrer et ne comptant pas utiliser mon véhicule sur place, je risquais
cependant encore de me heurter à d’éventuels barrages routiers qui feraient
inutilement couler le diesel.
Quelle ne fut pourtant pas ma surprise au moment du journal
du soir de voir en grand sur la télévision « full-HD » de mes parents
(et oui, même eux, saleté de société de consommation qui nous oblige à vivre
dans le confort et le luxe alors qu’il est si agréable de dormir sous la pluie
en jouant du djembé pour entretenir sa pneumonie) que notre bien-aimée région
volcanique était épargnée par les pénuries de carburant, toute peinte en vert
qu’elle était sur la carte des pénuries que le gouvernement avait gracieusement
offert à ses chères chaines de télévision.
Explication.
Chez nous, vu l’état des routes auxiliaires, pas mal de
monde, ces satanés paysans, ces satanés chasseurs, ce satané moi, roulent en
tout-terrain, donc, en toute logique, en diesel.
En toute logique car le diesel est plus coupleux et tolérant
à l’eau, je ne m’explique donc toujours pas l’engouement des richissimes
parisiens pour des quatre-quatre équipés de huit cylindres à essence consommant
environ, et bien, trois fois comme moi. Evidemment, l’avenue des Champs-Elysées
ne nécessite pas trop de couple ni de hauteur de caisse et les passages à gué y
sont rares.
A ce parc bien garni s’ajoute celui des tracteurs et camions
utilisés pour le débardage des grumes (et oui c’est la saison).
Cependant, si la saison est au débardage, elle est aussi à
cette ridiculissime et honteuse activité qu’est la chasse-à-courre.
La chasse-à-courre n’est pas seulement un moyen, en échange
de quatre-mille six-cent euros versés à l’ONF, de mettre à mort de façon
cruelle un des plus beaux mâles reproducteurs de notre cheptel de cerfs
surestimé (si une biche est comptée par trois personnes dans trois champs
successifs, elle sera comptabilisée comme trois biches) en lui lançant aux
trousses une meute de chiens maltraités (Aux quelques traditionnalistes qui
voudraient me faire croire que les chiens de meute sont choyés je leur
demanderai qu’ils arrêtent de ne fréquenter la campagne que lors de leur sortie
mensuelle hors du XVIème arrondissement au côté de leur papa baron-chasseur et
ses amis CEO, car ils aiment leurs titres anglo-saxons.) que suivent d’un
regard jovial une horde de cavaliers grassouillets à la politesse absente et
imbus d’eux-mêmes qui voient dans cette survivance de leur héritage de noblesse
achetée (ou d’empire, ce qui reviens au même) une preuve évidente de leur
supériorité sur le commun des mortels, supériorité heureusement écourtée par le
cholestérol et les cirrhoses.
Non, la chasse-à-courre est aussi une importante source de
revenus pour les lobbys pétroliers grâce aux suiveurs, ces individus qui, à
l’instar de leurs idoles de velours noirs aux cors luisants montés sur de
stupides mais fiers destriers bruns, en plus d’être aussi gras que leur
soi-disant sport le permet, héritent bien souvent d’un titre de chasseur qui me
semble cependant bien plus glorieux dans sa définition Masaï et suivent les
chasses-à-courre en roulant à tombereau ouvert sur les sentiers d’exploitation
qui leur sont interdits, nous forçant, mon appareil photo, ma compagne et
moi-même, à nous jeter dans le fossé à leur passage.
De cette débauche de carburant inutile nait une nouvelle
demande, de cette demande nait un nouveau marché, de ce nouveau marché
renaissent de vieux souvenirs.
Car, non content de s’enterrer dans une forme de
contestation inutile de chaque côté qui vise à rejeter l’ensemble des fautes
sur l’autre (alors que ce privilège m’est réservé), on voit réapparaître chez
le français moyen, celui là même qui, il y a à peine quelques dizaines
d’années, par sa couardise et son
opportunisme a réussi à convaincre mon grand-père de jeter sa croix de guerre
dans la boue, de vieux réflexes que je pensait oubliés mais qui doivent se
transmettre de génération en génération chez nos chers colla… concitoyens.
D’une part, un stockage de masse qui frise l’hystérie et qui
fait que, dès que le camion citerne a rempli les cuves, une file ininterrompue
de véhicules vient rajouter trois précieux litres de carburant et suffisamment
de jerrycans pour tenir jusqu’à la fin de l’année.
D’autre part, plus noir et plus cynique, certains individus
tel un loueur de véhicules montré au journal sous couvert d’anonymat qui revend
du diesel stocké au préalable et facture quarante euros les clients qui ne
rendraient pas le véhicule avec un plein, mais surtout la tenancière de type
Thénardier des hydrocarbures de la petite ville de Cér**ly, un peu plus au sud
dans la forêt.
En effet, mon père eu la malencontreuse idée de vouloir y
quérir vingt litres de carburant afin de me permettre de repartir sans crainte
de faire les cent derniers kilomètres à pied.
Devant son attitude et sa politique commerciale, liée selon
elle à l’évidente pénurie, la demande, la guerre et cætera, et surtout son
refus obstiné de le servir dans un Jerrycan alors qu’il ne souhaitait lui-même
pas remplir son réservoir, ce malgré son explication de ma propre situation, il
comprit bien vite que le précieux liquide était en fait conservé pour les amis.
Pire encore fut le constat du prix affiché pour le
carburant, un euro et QUARANTE ET UN centimes pour un diesel de qualité lambda
sans additif.
La tension montant aussi vite que le prix du gasoil, il lui
lâcha quelques allusions à la merveilleuse adaptation qu’elle aurait eu au
commerce français du tout début des années quarante ainsi que diverses expressions
à caractère sexuel dont elle ne saisit peut-être pas tout de suite la portée
philosophique.
Le lendemain, mon père adoré n’eut même pas à faire la queue
pour remplir son réservoir ET me rapporter mes dix huit litres salvateurs d’or
jaunâtre poisseux et nauséabond, tout simplement, à la pompe automatique du
supermarché qui venait d’être réapprovisionné et pour le tarif relativement
standard d’un euro quinze le litre.
Une demi-heure après, les files de tout-terrains des
suiveurs y faisaient déjà la queue.
Je n’aime jamais trop me ranger du côté du gouvernement mais
je dois admettre que sur un point il a raison : il n’y a pas de pénurie.
Rien de ce que j’ai pu voir ou constater n’aurait eu lieu si les gens s’étaient
contentés de vivre leur petite vie comme à l’accoutumée.
Une pénurie créée par les citoyens eux-mêmes ? Oui,
surement.
Fomentée par le gouvernement ? Comment dire… Les gens à
sec de carburant qui râlent contre les grévistes, le pays au ralenti focalisé
sur un seul point, des salaires en moins, une réémergence du marché noir, des
tarifs qui vont très certainement exploser dans toutes les stations services
pour au moins trois semaines, je vous laisse tirer vos propres conclusions.
Une chose est sure, si le peuple français aurait pu espérer un meilleur
gouvernement, le gouvernement français n’aurait jamais pu espérer meilleur
peuple, à moins bien sur d’avoir été berger. Ou chasseur à courre.